Mis en avant

Cette maison est à tout le monde !

Je reçois aujourd’hui la brochure du CRILJ qui fait suite au Colloque Habiter dans la littérature pour la jeunesse (15 et 16 octobre 2021 à Paris). De plus Francis Marcoin témoigne de l’intérêt de ces rencontres dans un texte du n°323 de la Revue des livres pour enfants (février 2022). J’ai pu entendre à cette occasion de nombreuses communications qui peuvent être vues en vidéo depuis quelques mois.

Cette actualité me donne l’occasion de revenir sur un album qui m’était revenu en mémoire quand un des contributeurs fit la remarque qu’il y avait peu de fictions sur les immeubles. Ceci dit, cette affirmation n’est pas exacte comme le montre la superbe bibliographie sélective publiée à l’occasion du colloque.

En fait par une série d’association d’idées, j’ai immédiatement pensé à un petit album de mon ancienne bibliothèque de classe (NB c’est à Cergy, avec des élèves de cours préparatoire, que j’ai clos mon activité de maitre-formatrice de terrain avant 2000 et j’ai conservé mes livres personnels).

La maison de carton, M. Rosen, B. Graham, Père Castor, 1996.

L’album écrit par Michael Rosen et illustré par Bob Graham  avait toute sa place dans la bibliothèque de classe pour les élèves d’une école située au cœur des immeubles du quartier. Même si l’ouvrage est épuisé, encore disponible d’occasion, son propos accessible aux enfants dès 4 ans mérite d’être signalé en marge de la riche bibliographie du colloque car il associe très simplement  plusieurs idées reliées aux notions de maison, de ville et autour du concept d’habiter. 

Et peut-être est-il encore dans vos rayons…

Tout tourne d’abord autour de la possession d’une maison de carton que Gilles s’approprie, en interdisant l’accès à ses amis du terrain de jeux. En s’armant de cet enclos de carton et du pouvoir de dire non, le petit despote de bac à sable exclut ses camarades en adaptant ses justifications à chacun : ni filles, ni gamins, ni jumelles, ni porteurs de lunettes… Mais comme le montre l’illustration en page de titre, la maison a été créée et installée au départ par le groupe d’enfants. Ce carton détourné en cabane,  devait initialement  contenir une TV (un gros appareil cubique d’avant l’arrivée de l’écran plat) symbole au combien domestique. On y a découpé des fenêtres, peint quelques fleurs en guise de jardin à sa base et, bien évidemment, il est surmonté d’une antenne TV qui tient avec de l’adhésif. Ce bricolage ludique évoque la maison symbolique telle que les enfants la dessine spontanément jusqu’à 6 /7 ans : une conceptualisation enfantine de la maison.

Dans cette histoire, la maison-jeu est le sujet d’un conflit entre enfants et, en fin de récit, après l’entrée des exclus dans le carton, après la grosse colère de Gilles qui comprend finalement qu’il doit co-habiter avec Mathilde et Lydie, Fred, Charline et Maryline, Luc, Sophie et Rachida, la quatrième de couverture en représente la réparation collective.  

En toute logique, le second thème, abordé cette fois seulement par l’image, est celui du partage des espaces urbains. C’est ce que le soulignent plusieurs illustrations dont les plans larges représentent le terrain de jeu central, avec, à peine esquissées dans les étages aux fenêtres, et sur les chemins au pied des tours d’immeubles, des silhouettes d’habitants.  Les pages de garde présentent aussi une vue en plongée, de la zone circulaire dédié aux enfants avec balançoires et toboggan, particulièrement réduite au milieu des tours d’immeuble, mais colorée. Et de loin le lecteur peut repérer la maison de carton et la bande d’enfants montrés à mi-chemin entre un des bâtiments et l’espace des jeux. Le lecteur peut noter que les enfants investissent ainsi d’autres territoires que ceux qui leur sont dédiés. En dernière illustration, la place vide se réchauffe d’un arc-en-ciel  : l’entente des enfants autour de leur maison bricolée contraste avec l’anonymat des blocs de tours bétonnées. C’est en fait une petite histoire de conquête, de gagne-terrain pour vivre ensemble ! Le jeu enfantin créé autour du carton  élargit bien la proclamation au-delà du terrain de jeu vers la ville et les immeubles : cette maison est à tout le monde !

Publication  originale en 1986 en Grande Bretagne par Walker Books Ltd sous le titre This is our house


Quelques remarques sur les images de ce petit récit en album :

  • Le trait est léger, cerné et vif, et l’emploi des couleurs n’est pas anodin. Ce qui est coloré est comme surligné par rapport au récit et au texte : les personnages qui dialoguent, les zones où se concentre l’action… la couleur hiérarchise la circulation du regard en deux zones, une zone lumineuse de teintes acidulées et une zone grise ombrée. Cela construit des contrastes intéressants pour interpréter notamment le conflit.
  • Le récit est structuré avec des pages très variées : les double-pages sont aménagées pour rythmer la narration en petites séquences internes (des épisodes).
  • Plusieurs pages jouent sur le changement de cadrage grâce à des plans larges qui montrent -ou rappellent- le lieu de l’histoire avec des immeubles en arrière-plan, mais mettent également en évidence certaines scènes. Par exemple le retour de Gilles face à « sa » maison occupée.

Neige et réconfort au moment du solstice d’hiver : des histoires de Noël sans Noël

Les vitrines des librairies et les présentoirs des médiathèques manifestent depuis quelques semaines l’approche saisonnière qui domine la littérature de jeunesse en décembre avec deux univers iconographiques et littéraires- visuellement identifiables- liés à cette période des fêtes de fin d’année. Aux très nombreux livres qui déclinent en variations -véritablement inégales- le folklore de Noël, répondent d’autres albums qui optent pour des récits du côté de l’imaginaire de la nuit d’hiver.

Dans la préface de Présents de Noël en littérature de jeunesse contemporaine, Jean Perrot délimitait les enjeux de cet ouvrage collectif en se demandant :

« Comment impliquer affectivement les jeunes dans des fictions concernant le « mystère » […] et comment mettre en scène la logique du « don »-qu’il s’agisse de celui de l’Enfant Divin ou du « cadeau de Noël », un acte symbolique […] dont l’enfant est toujours l’héritier. »

Présents de Noël en littérature de jeunesse contemporaine,sous la dir. De D. Henky et R. Hurley, Montréal : Novalis, 2010.

Avec des albums qui traitent du solstice d’hiver en s’appuyant sur l’imaginaire de la neige, les auteurs participent à cette proposition quand ils communiquent l’essentiel de Noël sans en parler du tout. Les symboles du renouveau et du sacré, présents dans le Noël religieux, sont ainsi relayés par des histoires laïques de nuit d’hiver dont les constructions en boucles racontent l’empathie et le don. La proximité des valeurs par tous ces récits rappellent peut-être aussi que les fêtes chrétiennes se sont construites sur le calendrier des rituels païens pré-existants et que le faisceau des symboles, englouti aujourd’hui sous l’approche commerciale de Noël, a un sens qui peut communiquer l’essentiel de cet imaginaire collectif, mais différemment.

Grâce à plusieurs motifs qui déclenchent l’émerveillement à partir de l’imaginaire de la neige, ces albums élaborent une référence à un hiver rêvé, rural et nordique, qui se présente comme universel grâce aux fictions. Je choisis quelques titres pour des lecteurs d’âge différents, exemples plus ou moins anciens, pour préciser ce que je veux dire. Trois des albums ci-dessous renvoient explicitement aux hivers blancs et aux longues nuits du grand Nord mais la référence reste bien moins géographique, même si Guilloppé crée une carte imaginaire pour les deux pays et leur frontière dans ses pages de garde, qu’imaginaire ou mythique.

Lutin veille, Astrid Lindgren, Kitty Crowther, L’école des loisirs, 2012.
Nuit polaire de Delphine Chedru, Sarbacane, 2019
L’imagier de l’hiver de Anne Bertier, Memo, 2020.
La frontière de Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau, 2020.

On ne sait qui est lumineux de la chose neigeuse ou de l’esprit qui la rêve. Lumière de nuit de solstice !

« La psychanalyse de la neige » dans Champs de l’imaginaire, G. Durand (textes réunis par Danièle Chauvin),  UGA édition, 1996.

Dans La Psychanalyse de la neige, Gilbert Durand apporte un complément à la poétique des éléments de Bachelard pour cet élément intermédiaire qui se matérialise entre air et eau et qu’il considère en tant que montagnard comme « l’éternelle présence d’une matière ». Il s’intéresse à l’expression artistique de la neige et répertorie un ensemble de formes et de symboles portés par cet élément qui « défait », constituant souvent « un absolu de vide et de silence » qui prépare le « renouveau » dans les poèmes et les récits. Le manteau neigeux métamorphose les paysages et déréalise l’environnement familier, sur le plan visuel et sonore, enclenchant un ensemble de motifs associés qui s’avèrent puissants pour l’imaginaire poétique. De nombreux éléments relevés par Gilbert Durand se retrouvent dans le texte et les images des albums de littérature de jeunesse qui associent la neige à la nuit, confirmant que ces motifs associés ouvrent des espaces de rêverie. Quelques critères…

Nuit polaire de Delphine Chedru

Les récits visuels dans ces lieux enneigés donnent l’occasion d’un travail graphique avec le blanc et, grâce à cela, le jeu des couleurs s’amplifie. Les paysages dans les pages sont construits par la représentation de la neige, qu’elle s’impose par la force des contrastes avec d’autres couleurs en aplats, dans L’imagier de l’hiver ou La frontière, ou que sa luminosité soit évoquée comme c’est le cas avec les bleus dans Nuit polaire. Dans Lutin veille, Kitty Crowther choisit de teinter le bleu profond de la nuit d’une phosphorescence verte qui auréole la lune ou nuance les ombres sur le sol enneigé. Ces verts qui renforcent l’étrangeté de la présence nocturne du lutin (voir la couverture plus haut) semblent prolonger ce que Gilbert Durand relève du côté des visions poétiques de Rimbaud « J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies » (Bateau ivre).

A gauche double page de Anne Bertier dans L’imagier de l’hiver (Memo 2020) et à droite, page de Antoine Guilloppé pour La frontière, (Gautier-Languereau, 2020). photo personnelle.

D’un autre côté, les artistes qui mettent en image ces récits accentuent la force des motifs en jouant avec les contrastes quand les personnages passent de l’intérieur chaud des maisons à la froide nuit extérieure. Et les portes et fenêtres ont un rôle essentiel dans la construction des illustrations, pour accompagner la circulation du regard et annoncer les déplacements, quand l’image montre les maisons du dehors ou laisse apparaitre l’extérieur enneigé par les ouvertures. Même l’imagier de Anne Bertier est créé avec des allers et retours entre les activités évoquées par l’enfant narrateur à l’extérieur et à l’intérieur de la maison.

De plus, la neige se voit également associée à un ensemble de schèmes lumineux et cosmiques : la lune et l’étoile dont la forme, souligne G. Durand, est rappelée étrangement par le flocon : « L’image symbolique de la neige, c’est l’étoile ». En fait, la neige et son pendant, le ciel étoilé, sont communs à l’iconographie de tous les livres thématiques de fin décembre mais la manière de communiquer les symboles en modifie véritablement l’impact comme le montrent les exemples choisis qui tissent les associations entre texte et images. Au début de l’album Lutin veille :« Les étoiles étincellent dans le ciel cette nuit, la neige luit de blancheur, le temps est dur et froid. »

« Elles brillent, elles scintillent, les grandes guirlandes de lumière. » (L’imagier de l’hiver, A. Bertier, Memo, 2020)

Et il est remarquable que les images de chute de neige créent un effet visuel analogue aux ciels étoilés : lumière et neige sont ainsi confondues. Ces éléments iconographiques sont communs à tous les albums de Noël, à commencer par la référence aux décorations du sapin qui reconstruisent artificiellement les scintillements naturels des nuits d’hiver enneigées. La lumière, lampe ou astre, est mobilisée dans les albums comme repère dans la nuit, adoptant aussi aussi un rôle de guide pour le personnage et rappelant dans cette fonction symbolique l’étoile du berger du récit biblique. Dans La frontière, la découverte d’une lumière dans les lointains va rompre l’isolement des protagonistes et déclencher les étapes du quête de l’autre. Dans Nuit polaire, Aku sort dans la nuit, pour suivre une lueur, petite lumière qui le conduit dans les bois, s’échappe et réapparait jusqu’à le raccompagner chez lui. L’illustratrice opte pour des oranges soutenus, complémentaires du bleu, pour appeler le regard vers les arrières-plans et évoquer en même temps la chaleur de la maison. Et le lutin d’Astrid Lindgren, inspiré du Tomten nordique, est représenté par Kitty Crowther une lampe à la main : cette lumière chaude qui l’accompagne dans sa déambulation crée un dialogue visuel avec le cercle lunaire, apportant une auréole rassurante à sa présence dans de nombreuses pages.

« Lorsqu’il neige, il ne fait jamais nuit »

G. Durand, « La psychanalyse de la neige »

Si la neige est liée logiquement au froid et au blanc, Gilbert Durand rappelle qu’elle est associée également au silence et à la solitude. C’est ce que les albums sélectionnés confirment. « De la neige ! Partout ! Un silence ! du froid ! C’est l’hiver » ouvre l’imagier pour petits de Anne Bertier. Dans le récit d’Astrid Lindgren, le lutin veille sur la ferme et ses animaux pendant la longue nuit d’hiver et « les hommes ne le voient jamais », les illustrations de K. Crowther le montrent à plusieurs reprises seul sous la lune ou traversant la campagne enneigée et il chuchote d’« une petite langue silencieuse » à l’oreille des habitants endormis. C’est seul également que le petit Aku, quitte la maison pour parcourir la forêt de nuit et « ses pas crissaient dans le silence bleuté » dans le texte de Delphine Chedru. Et enfin l’album d’Antoine Guilloppé met en scène deux ours solitaires, Jörg et Selma, gardiens de leur frontière, de part et d’autre du détroit d’Ah-Yong. La scénographie des pages et la construction narrative avec la succession des deux points de vue, accentuent l’isolement de chaque protagoniste, avec une symétrie des solitudes jusqu’à leur rencontre finale. Le texte soigné de l’auteur, pour une narration externe mais en focalisation interne, fait entendre les pensées de chacun : en début d’album Jörg voit sa solitude perturbée  » Comment est-ce possible ? Il n’y a personne à des kilomètres à la ronde ! » et du côté de Selma en deuxième partie d’album : « Il n’y a personne dans ce désert glacé » pense Selma. Il faut tout de même souligner la construction des récits, répétitive avec des boucles narratives, la circularité pour Nuit polaire et Lutin veille avec des formes traditionnelles formulaires, et les symétries pour La frontière ou L’imagier de l’hiver.

Lutin veille, A. Lindgren, K. Crowther, Pastel, L’école des loisirs, 2012.

Pour revenir sur le postulat de départ, qui interrogeait la référence au don symbolique, il faut noter que les motifs réunis autour de la neige entrent en cohérence avec ce que ces albums racontent ; tous parlent d’empathie, de lien et de cadeaux pour un réconfort apporté au cœur de la nuit d’hiver. La tournée nocturne du Lutin vise à rassurer les habitants de la ferme par une petite chanson dont les couplets s’égrainent de page en page, témoignant qu’il « a vu les hivers venir et s’en aller », rappelant le retour cyclique des saisons nourricières, tout en échangeant avec eux chaleur, œuf, graines, paille ou lait… Selma et Jörg dans La frontière échangent eux aussi avant de se retrouver et de « se tenir la main pour se réchauffer » : d’abord des signaux lumineux, puis des cadeaux à distance, déposant des saumons, des petits mots, du biscuit ou du chocolat à destination de l’autre. Et Aku de Nuit polaire rencontre sur son chemin dans les bois une ribambelle d’animaux qui l’ont suivi en randonnée jusqu’à sa maison où « ils entrèrent se mettre au chaud./ Et sous la douce lumière, les nouveaux amis se serrèrent les uns contre les autres« , recomposant une image de crèche autour de l’enfant dans les bras de l’ours. Comme dans de multiples autres albums, au final, ce sont les valeurs du don portées par les noëls anciens, qui sont nichées dans ces histoires de nuit et de neige : le réconfort naissant autant de la lumière dans la nuit que de la présence des autres.

De nombreux albums d’hiver pourraient être ajoutés, comme exemples, à ces quelques remarques. Finalement, au delà des repères mis en évidence, il est essentiel de rappeler que l’approche thématique des livres de jeunesse limite souvent l’intérêt des lectures mais qu’elle peut cacher une grande richesse symbolique et poétique qui mériterait d’être révélée et travaillée dans les médiations pour sa dimension essentielle.

C. Plu

De la table de travail et des carnets, aux wagons de la fiction : un jeu littéraire et visuel

K. Schärer, Toi ! l’artiste !, Kaléidoscope, L’école des loisirs, 2010.

En préparant mon site, j’ai associé au sommaire un détail emprunté à l’album  Toi ! l’artiste ! de Kathrin Schärer. Et  en mettant en ligne une page sur les carnets des illustrateurs, il me semble temps de justifier ce choix en le commentant. Selon moi il souligne l’importance de ce que les auteurs d’images partagent en ouvrant les coulisses de la création des albums, en offrant aux regards leurs carnets, leurs archives, originaux et les scènes de leur tables de travail. Il y a là une conception du livre et de la fiction qui s’en voit modifiée quand les lecteurs peuvent prendre de la distance avec l’œuvre publiée, mais également une adhésion à l’univers artistique des auteurs  grâce à la découverte du« making-off » ou de « l’avant-images » des albums. Et parfois les auteurs en jouent dans leurs livres.

Kathrin Schärer, Toi ! L’artiste !, Kaléidsocope, 2010

L’album de Kathrin Schärer, auteure-illustratrice suisse allemande construit la petite histoire du voyage en train de Johanna le cochon (le titre original en allemand est Johanna im Zug, Atlantis, 2009), mettant en scène le temps-et l’espace- de l’invention du récit. La table de travail de l’auteure avec ses outils de dessin et ses notes est représentée frontalement, selon le point de vue de l’artiste, avec ses mains qui interviennent sur les pages dans un trompe-l’œil  : ce fil conduit le jeu de mise en abime du voyage du début à la fin du livre, pages de garde comprises. De page en page, Johanna  interpelle son auteure et l’album s’élabore dans une négociation sur toutes sortes de précisions  entre le texte prévu, les images qui se créent et le fil narratif qui se construit, déviant du projet de départ et enrichissant l’histoire, assez plate si on considère la trame écrite dans la page, de péripéties et surprises. « Dis, pourquoi nous sommes seuls dans nos compartiments, tu pourrais mettre quelqu’un près de moi ? » .

Les revendications du personnage concernent  son physique et ses vêtements, son nom, ses voisins de compartiment, la vitesse du train… Une partie de ce qui advient dans les images, dont Johanna rend compte en réagissant, est présenté comme indépendant de l’invention de l’artiste. Et pourtant, au final, le lecteur, amusé par le jeu des possibles, ne sera pas dupe : l’auteure crée les situations qui pimentent le voyage de Johanna, jusqu’à sa rencontre avec un alter ego, Jonathan, cochon qui passe d’un train à un autre… comme s’il traversait le miroir. À partir de ce moment, le personnage n’a plus besoin de l’auteure et poursuit au-delà du livre. Il y aurait de quoi développer du côté théorique.

Photo personnelle : ages manipulées de l’album, Toi ! l’artiste !

Kathrin Schärer  aime les jeux narratifs élaborés par la combinaison d’images dans les doubles pages, produisant une lecture peu linéaire comme l’avait joliment montré son album Bonne nuit Monsieur Renard !, paru aux éditions Âne Bâté en  2004. Dans Toi ! L’artiste !, non seulement la création de l’histoire est scénarisée dans les pages, mais l’histoire est conçue avec des retours en arrière, des bifurcations narratives, des pages coupées pour faire progresser les possibles. Elle crée donc un jeu de convention sur la fiction par la mise en scène de la création de son histoire.

Et sur ce terrain des métalepses qui intègrent l’acte d’invention au récit, je pense à de nombreux autres auteurs qui  ont varié les plaisirs avec les albums, jouant avec les formes de leurs livres : Rascal et Peter Eliott dans C’est l’histoire d’un loup et d’un cochon (Pastel, 2000), l’auteur britannique Emily Gravett ou les jeux iconotextuels de Hervé Tullet… il y en aurait de nombreux autres. Sachant que le procédé n’est pas nouveau car, du côté des films d’animation, Emile Cohl jouait déjà avec la main du dessinateur-animateur dans son premier très court métrage de 1908 Fantasmagorie. C’est une façon de démythifier la magie tout en accentuant la connivence avec le lecteur.

Sur un autre plan, je suis frappée par le choix du train comme cadre de cette histoire, et je poursuis cette réflexion sur la symbolique du récit en train de se faire.

Je laisse de côté la référence au roman La modification de Michel Butor , qui investissait l’espace du compartiment et le temps du voyage pour un développement fictionnel ouvert sur les possibles du réel et de la fiction. En restant dans le champ de la littérature de jeunesse, je reviens sur ce qu’en a dit Michel Defourny dans Jeux graphiques dans l’album de jeunesse (Actes du congrès de 1988 parus en 1991 dans la collection Argos, CRDP académie de Créteil-Université Paris-Nord). Dans son article « Trains en jeux » , il répertorie plusieurs significations que peut prendre cette métaphore : symbole de la modernité, le train est une « traversée rationnelle et rectiligne de l’espace » ; il est aussi « symbole de la maitrise du temps » et « spectacle ». De plus, comme avec l’album Toi ! l’artiste ! la scénographie autour du train, en gare ou filant sur les rails, construit le récit avec ce qui est vu par les fenêtres, du train vers l’extérieur, d’un train à l’autre et du quai quand on regarde les compartiments où sont les voyageurs : « En même temps, souvent le voyageur dans le train regarde le paysage.  Le train regardé par les uns est regard sur l’espace traversé. » Je propose donc de prolonger un petit peu la liste de Michel Defourny : d’autres trains ont participé de façon dynamique, avec leurs compartiments vides, ou remplis de personnages, aux fictions imaginées pour les albums.

Parmi les albums qui associent le train aux jeux de conventions fictionnelles :

Photo personnelle des albums choisis dans mes rayons : Encore un peu de Zuza ? d’A. Vaugelade, l’école des loisirs, 1999 (en haut droite) ; et La grande forêt (Le pays des Chintiens) de Anne Brouillard, Pastel, L’école des loisirs, 2016 (dessous).

 Encore un peu de Zuza ? d’Anaïs Vaugelade (L’école des loisirs, 1999) avec son second  récit, « Le voyage », met en scène le jeu « on dirait qu’on part en train ». Cette histoire en quelques pages installe la petite Zuza –et son double animal- entre les fenêtres et sous les cadres du compartiment de train imaginé, pour que le lecteur accompagne et anticipe aussi le voyage inventé. Et comment ne pas  associer aussi les récits créés par Anne Brouillard ?  Dans une majorité d’albums de sa bibliographie, les trains, rails et gares, hommages visuels à Paul Delvaux, parcourent les paysages de ses aventures rêvées. Dans le premier tome de son cycle Le pays des Chintiens, La grande forêt, Véronica, accompagnée de Killiok et des amis rencontrés en chemin, prennent un train vide et mystérieux au cœur de la nuit pour traverser la forêt jusqu’au terminus qu’ils atteignent au petit matin. Le train est un répit, une pause et une échappée pour la petite troupe d’amis, une métaphore du rêve qui fait avancer le récit sur la carte du pays des Chintiens.

De Johanna à Zuza et Véronica, sans oublier Michel, revenons au point de départ, celui de la genèse des albums et les objets qui en témoignent . Au final, il me semble qu’avec ses pages vides, qui se remplissent au fil de la création, le carnet partage une force symbolique avec cette métaphore du train. Et pour l’album en cours de construction, ne parle-t-on pas d’un chemin de fer ? C. Plu

En toute fin, je reprends la citation de Michel Defourny dans « Trains en jeux »

« Le train et le chemin de fer relèvent, à mon avis, de ce que Roland Barthes appelle les signifiants purs : une forme dans laquelle les hommes ne cessent de mettre du sens, qu’ils prélèvent à volonté dans leurs savoirs, dans leurs rêves, leur histoire, sans que ce sens soit  fini et fixé »

Référence à R. Barthes, La tour Eiffel, Delpire, 1964.

Images de graveuses pour les livres

Deux expositions à Paris permettent d’admirer de superbes estampes originales réalisées par deux auteures-illustratrices pour les livres d’images adressées à la jeunesse. Dans deux lieux parisiens, opposés par leurs dimensions et leurs activités, une librairie du 18ème arrondissement et la Bibliothèque François Mitterrand, il est possible d’apprécier en ce moment une partie de la création de deux artistes dont le point commun est le choix technique de la xylogravure. La matière apporté par l’impression à parti de bois, grâce à la maitrise des artistes, apporte un grain aux couleurs qu’elles choisissent avec soin pour des univers qui réjouissent l’œil aux côtés de textes, qui sont parfois eux-aussi de leur création.

photo personnelle : Julia Chausson, Les trois petits cochons, A pas de loup, 2021 et Julia Chausson, Mon petit lapin, Rue du monde, 2021

Une série d’estampes de Julia Chausson est visible de la librairie « L’humeur vagabonde » à Paris. Présentés au milieu des rayons, les originaux permettent de découvrir les images de son dernier album Les trois petits cochons paru chez l’éditeur À pas de loup. Il s’agit d’une réécriture du conte (conte type n°124) à partir de quatre variantes orales dont les sources sont mentionnées par l’auteure en page de garde . À partir de ce texte, rythmé et dialogué, dont la typographie met en valeur des caractéristiques orales à chaque page, le récit en images joue, comme l’illustratrice en a l’habitude, sur la sobriété des formes et un jeu de couleurs audacieux. Si les silhouettes des cochons et du loup sont archétypales, les compositions de la forêt et des diverses maisons du conte surprennent par leur composition et leurs motifs.

photo perso : deux doubles pages de l’album Mon petit lapin, Rue du monde, 2021.

L’auteure de la petite collection « Les petits chaussons » éditée par Rue du monde, a déjà habitué les jeunes lecteurs à son jeu d’images et de pages pour accompagner les comptines et chansons traditionnelles. Parmi les titres de sa bibliographie, cette douzaine de petits cartonnés ont déjà révélé l’efficacité du savoir-faire de Julia Chausson. Comme son site peut en témoigner cette auteure d’album prolonge ses livres avec des médiations et des ateliers sur la gravure. Avec de futurs professeurs des écoles, nous avions pu profiter de sa venue pour une initiation, il y a quelques années.

Photo personnelle, vue des originaux exposés extraits de l’album Le carnaval des animaux sud-américains, Carl Norac, May Angeli, Eliot Janicot, Didier jeunesse, 2021 ( exposition May Angeli les couleurs de l’enfance, 25/11/21)

Et dans la galerie des donateurs, la BNF François Mitterrand expose une sélection d’originaux et d’archives parmi les 900 documents donnés à l’Institution par May Angeli. L’exposition May Angeli les couleurs de l’enfance réunit une sélection d’estampes originales, des archives dont plusieurs carnets, et des livres illustrés par l’artiste. Comme le titre de l’exposition l’annonce, le parcours d’exposition est un régal de couleurs lumineuses, valorisées par les superpositions et les transparences dont l’illustratrice joue sur le papier, car une des caractéristiques des œuvres gravées de l’artiste-graveuse réside dans son art de la couleur et de la composition.

Dis moi, édition du Sorbier, 1999

Dans l’article du Dictionnaire du livre de jeunesse, Janine Kotwika, qui consacre aussi plusieurs contenus à May Angeli sur son site, établit des liens avec les maitres de l’estampe japonaise : « D’une adresse singulière dans le coup de gouge, à la fois précis et énergique, elle est virtuose dans l’usage de la couleur, jouant harmoniquement des superpositions d’encres et optimisant, dans ses compositions, les aspérités et veines du bois de fil. L’influence est évidente des Ukiyoé et en particulier de ceux d’Hokusai, dont elle a parodié quelques estampes dans les Kipling, et les célèbres vues du Mont Fuji avec les Boukornine de Dis moi, variations de lumière à la Monet sur un lieu aimé, qui raconte de façon très originale la création de Carthage. » (page 32, éditions du Cercle de la librairie, 2013). Ce magistral savoir-faire avec les couleurs s’est révélé avec d’autres techniques, notamment avec les encres dans les livres parus chez Syros (voir par exemple, Drôle d’oiseau, 1992).

Quelques autres albums à partir de gravures : Le lion et les buffles (Seuil 2014) ; Voisins de palmier (Thierry Magnier, 2004) ; L’école est fermée, vive la révolution ! (La joie de lire, 2015) et pour les éditions des éléphants : Caruso (2018) ; L’ours et le canard (2019) et Cache-cache (2017).

Son impressionnante bibliographie pour les éditions de la Farandole, le Père Castor, les éditions du Sorbier et plus récemment chez Thierry Magnier, La joie de lire, Seuil jeunesse ou les éditions des éléphants révèle d’une part la diversité de ses techniques mais également l’évolution de son travail avec l’écriture de textes pour des albums engagés sur des valeurs humanistes.

Des oiseaux, Buffon, May Angeli, éditons Thierry Magnier, 2012

En 2019, l’illustratrice avait rencontré des étudiants du master où j’enseignais, et nous avions eu la chance de l’entendre, notamment sur la réalisation de la xylogravure, qu’elle privilégie depuis les années quatre-vingt-dix, et sur les étapes préparatoires – écriture et illustration- de plusieurs de ses albums. La sélection et la scénographie de la salle d’exposition de la Grande Bibliothèque rendent un bel hommage à son parcours depuis les années soixante et aux qualités des images créées pour ses livres. Pour son album Les oiseaux, elle a reçu le Grand prix de l’Illustration à Moulins en 2013.

La technique de la gravure sur bois apporte aux illustrations une grande force graphique : les artistes créent leurs images en intégrant le blanc de la page grâce au jeu de composition avec la réserve qui souligne les formes. Les livres lumineux de May Angeli et de Julia Chausson montrent également que ce savoir faire sait jouer aussi avec l’éclat des couleurs.

C. Plu


Plusieurs autres créateurs de livres de jeunesse sont renommés pour leurs illustrations à partir de gravure : Joëlle Jolivet et Benoit Jacques, chacun avec des univers graphiques et littéraires différents, privilégient des images qui font la part belle au noir avec une virtuosité et une inventivité multi-récompensées. Il y aura aussi beaucoup à dire sur leurs livres et sur leur art de la composition donc le sujet sera poursuivi… plus tard.

Et en ce moment, jusqu’au 12 décembre 2021, la Biennale de la gravure de Sarcelles (Val d’Oise) peut régaler les amateurs de gravures avec son exposition de centaines d’œuvres d’artistes.


Galeries d’arts minuscules pour imagination majuscule 

Les albums ouvrent souvent leurs pages sur des univers graphiques en miniature, offrant de petits mondes de papier aux lecteurs. Dans certains cas, les images de ces albums correspondent à de véritables créations minuscules par les artistes-illustrateurs. Les objets et mondes reconstruits à petite échelle peuvent bien évidemment évoquer les réductions d’objets qui peuplent les chambres enfantines et qui animent de multiples fictions dans leurs jeux. Mais deux expositions montrent la richesse des approches artistiques des œuvres miniatures, qui ne sont pas seulement adressées aux enfants.

Le jardin des Minimiams, Akiko Ida, Pierre javelle, Rue du monde, 2005

En effet cette invitation imaginaire qu’offre la miniature semble avoir aussi une place dans l’actualité, avec des approches artistiques différentes sur le minuscule. L’exposition Small is beautifull actuellement à Paris en montre la virtuosité et la grande diversité avec des œuvres étonnantes faisant systématiquement fiction, et pour chaque artiste, une réflexion sur le monde réel. Et dans cette exposition parisienne, de grandes reproductions photographiques de Pierre Javelle présentent les créations miniatures de Akiko Ida, publiées en 2005 dans un album jeunesse sous le titre Le jardin des Minimiams. Malheureusement la caractéristique alimentaire, donc éphémère, des œuvres ne permet ni leur conservation ni leur exposition plus de quinze ans après.

Il est donc intéressant d’apprécier ces créations miniatures quand elles sont montrées, c’est le cas d’une autre exposition également liée à l’édition pour la jeunesse car elle présente le travail de deux créateurs d’images pour l’album.

À La Cachotterie, galerie d’arts minuscules de l’auteur-illustrateur Frédéric Clément, une exposition mêle les originaux de son dernier album Isidor Dé, couturier des fées (Saltimbanque éditions, 2021) aux dessins de l’illustratrice Isabelle Chatellard, et cela jusqu’au 8 janvier 2022 (en association avec la galerie L’art à la page).

Sur les murs, les œuvres des deux artistes alternent sous une ribambelle de toutes-petites figurines et d’objets minuscules : collections de dés, paires de ciseaux anciens et personnages miniatures. Ce tissage visuel entre dessins, peintures et objets exposés demande à la visiteuse de s’approcher pour en apprécier les détails et d’ainsi participer à ces « Histoires cousues » qui naissent de multiples correspondances possibles.

Isabelle Chatellard, Des motifs ou presque… L’art à la page, 2013.

Du côté des créations de Isabelle Chatellard, ses dessins d’une très grande finesse jouent avec les motifs empruntés à la nature, présentés sur papier en séries et en variantes légèrement colorées. L’ensemble se caractérise par des jeux délicats d’accumulation visuelle avec des motifs de toute petite taille tracés du bout du crayon. À certains motifs présentés comme des échantillons textiles, s’ajoutent des dessins d’arbres dont l’artiste a choisi d’esthétiser l’alignement des troncs ou l’entremêlement des branches. Le regard est invité en deux temps : le motif accroche et séduit, puis en approchant, on découvre de multiples surprises graphiques avec des collections d’insectes, d’oiseaux, de branches, fruits et fleurs, qui jouent avec le blanc des fonds.

éditions Saltimbanques, 2021

Et  le nouvel album de Frédéric Clément, inspiré d’un petit nécessaire de couture ancien exposé dans la galerie, déroule le récit merveilleux d’un atelier de confection pour fées, donc d’une création en miniature. Son style fantaisiste, sophistiqué et poétique, inspiré de collections et d’assemblages depuis l’album Magasin Zinzin (Ipomée-Albin Michel jeunesse, 1995) se décline cette fois à hauteur de dé : les dentelles et épingles se joignent aux plumes, insectes, fèves et pépins de pomme. Les planches peintes représentant les robes sorties de l’atelier du couturier sont aussi exposées, et accompagnées d’originaux plus anciens, rappelant que l’illustrateur a aussi une prédilection, depuis les années 80, pour les costumes baroques, les tissus précieux et les plis. Les lecteurs amateurs des illustrations de Frédéric Clément y reconnaitront des originaux pour les recueils ses contes de Mme d’Aulnoy, La chatte blanche et autres contes (1989), L’oiseau bleu et autres contes (1991), édités chez Grasset jeunesse. C. Plu

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« En fait, l’imagination miniaturante est une imagination naturelle. Elle apparait à tout âge dans la rêverie des rêveurs-nés.

[…]

La miniature fait rêver. Ainsi le minuscule, porte étroite s’il en est, ouvre un monde. Le détail d’une chose peut être le signe d’un monde nouveau, d’un monde qui comme tous les mondes, contient les attributs de la grandeur. La miniature est un des gites de la grandeur ».

Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, PUF, 1957.

Delphine Grenier : une perturbante douceur

Un premier texte sur le blog pour un lien entre actualité et site qui s’intéressent à des livres pour la jeunesse, parfois anciens.

Ma visite à la galerie « L’art à la page » ces derniers jours m’a permis de découvrir une sélection d’œuvres de Delphine Grenier, artiste plasticienne dont je connaissais jusqu’à ce jour uniquement le travail d’illustratrice et d’auteure pour Didier Jeunesse.  Les expositions de cette galerie, dédiée à l’art dans les livres, permettent d’apprécier des originaux d’artistes-illustrateurs et d’autres travaux réalisés hors de l’édition, comme c’est le cas cette fois.

La présentation par Marie-Thérèse Devèze de céramiques, livres d’artiste, dessins et gravures, travaillés en séries, m’ont permis de découvrir un univers artistique puissant et très sensible qui, tout en étant très distinct, s’avère véritablement cohérent avec ce que de Delphine Grenier propose comme illustrations pour les albums. Une authentique et singulière création artistique. Techniques mêlées, silhouettes gracieuses, féminines ou animales, représentations qui interrogent l’identité, l’altérité et les dédoublements, plusieurs correspondances apparaissent entre les œuvres personnelles exposées et son illustration.

Côté littérature de jeunesse, ses trois derniers albums comme auteure-illustratrice, Déjà en 2016, Un arbre merveilleux en 2020 et Avec toi en 2021, s’adressent aux petits : avec des constructions répétitives simples, ils mettent en scène des animaux représentés par des dessins au trait léger. La plus évidente différence graphique entre les livres et son travail actuel d’atelier vient de l’utilisation importante de la couleur, parfois en monochrome, car dans ses œuvres exposées, l’artiste laisse une part importante au blanc des fonds, papiers et céramique, mais la proximité thématique et le dessin naturaliste les relient clairement à ces albums. Les silhouettes de l’exposition s’organisent en plusieurs univers, avec des animaux nombreux, des humains et leurs doubles, mais il semble toujours être question de fragilité et d’identité.  À partir de ces repères, je prolonge un peu mon association d’idées vers un album plus ancien, non réédité, qui m’avait fait connaitre l’illustration de Delphine Grenier.

À Nantes, il y a un certain nombre d’années, dans le cadre de journées sur la littérature nordique, nous intervenions autour des œuvres du conteur danois, Hans-Christian Andersen. En effet, l’illustratrice avait mis en images Le Vilain Petit Canard, paru en album chez Didier Jeunesse en 2005, et elle exposait des originaux que j’avais alors découverts.

Le Vilain Petit Canard, H-C. Andersen, D. grenier, Didier jeunesse, 2005.

Son interprétation du conte dans cet album m’avait frappée pour plusieurs raisons : l’emploi de techniques mixtes, intégrant le collage de papiers imprimés pour le caneton ainsi isolé dans l’image, et plusieurs autres choix manifestent une lecture personnelle très intéressante. Dans l’album, les planches jouent sur les changements de point de vue pour communiquer l’empathie émotionnelle avec le malheureux héros, l’évocation des saisons traversées s’appuie sur une variation des couleurs qui joue entre la chaleur des orangés et celle les blancs bleutés, et la texture de l’image est vibrante et délicate. Peu avant la fin de l’album, une double page illustrée m’arrête tout particulièrement. Cette image accompagne un passage important du conte avec un minimalisme audacieux. Dans le texte d’Andersen, un soir de début d’hiver, le Vilain Petit canard est « étrangement affecté » par la beauté des cygnes qu’il vient de découvrir, émerveillé par leur blancheur et leurs voix. Puis, désespéré par leur envol au loin et par la laideur de son propre cri, il plonge « jusqu’au fond » de l’eau glacée.

Illustration de D. Grenier pour la 12è double page, Le Vilain Petit Canard, Didier jeunesse, 2005

L’illustratrice propose, face au texte et emplissant la totalité de la belle page, un tourbillon bleu très clair au milieu duquel est posée une petite plume, presque un duvet. Delphine Grenier choisit donc d’arrêter le regard du lecteur sur une absence : la plume blanche au centre de l’illustration est-elle la seule trace restant après l’envol des cygnes aimés ? Ou est-ce la symbolisation du héros disparu au fond de l’eau ?  Quoi qu’il en soit, il s’agit de solitude et de fragilité ; comment ne pas être sensible à ce signe léger renvoyant au  grand désespoir exprimé dans le texte ? L’image opère un double mouvement avec une économie de moyens qui protège sans doute le jeune lecteur de la dureté de ce passage. En fait l’image est paradoxale : douce mais potentiellement très dure. Car l’illustration laisse aux mots du conteur leur charge émotionnelle, elle ne montre presque rien, mais la disparition du canard renvoie aussi à la violence de sa situation quand le texte le dit refaisant surface « hors de lui ». Et en tournant la page, l’image peut continuer à faire sens car durant tout l’hiver, le Vilain Petit Canard doit survivre au gel de l’eau et à d’autres dangers. Le blanc bleuté se retrouve plus loin, après sa métamorphose du printemps à l’avant-dernière page, avec une illustration où il se reflète dans l’eau, comme embrassant du bec son image qui occupe le centre de la planche : après la dissolution, l’apparition. Et, cette présence dédoublée apporte ainsi une force singulière à la fin heureuse du conte, dans cet album.

deux doubles pages qui dialoguent, Le Vilain Petit canard, Andersen, D. Grenier, Didier jeunesse, 2005.

Face à l’exposition du travail présent de Delphine Grenier, cette illustration créée pour Andersen m’est revenue en mémoire comme une première rencontre avec la blanche et perturbante douceur de son travail créatif. C. Plu

blog…entre marque-pages et bloc-notes

Le blog suit le fil des réflexions passées et présentes, sur les livres et auteurs avec, parfois , quelques réflexions sur la médiation du livre et de ses images. Ce blog prolonge et dialogue avec les pages du site qui réunissent des repères sur les questions qui m’intéressent depuis plusieurs dizaines d’années. Les pages du site évolueront de leur côté pendant que le blog empilera des articles au gré des envies suscitées par les livres de ma bibliothèque, les publications des spécialistes, les rencontres et expositions, les rayons des médiathèques et librairies…

L’ensemble est pensé et bricolé comme espace personnel mais partageable, dans une perspective de formation car la transmission reste, avec l’analyse de la littérature pour la jeunesse, mon carburant préféré.