Neige et réconfort au moment du solstice d’hiver : des histoires de Noël sans Noël

Les vitrines des librairies et les présentoirs des médiathèques manifestent depuis quelques semaines l’approche saisonnière qui domine la littérature de jeunesse en décembre avec deux univers iconographiques et littéraires- visuellement identifiables- liés à cette période des fêtes de fin d’année. Aux très nombreux livres qui déclinent en variations -véritablement inégales- le folklore de Noël, répondent d’autres albums qui optent pour des récits du côté de l’imaginaire de la nuit d’hiver.

Dans la préface de Présents de Noël en littérature de jeunesse contemporaine, Jean Perrot délimitait les enjeux de cet ouvrage collectif en se demandant :

« Comment impliquer affectivement les jeunes dans des fictions concernant le « mystère » […] et comment mettre en scène la logique du « don »-qu’il s’agisse de celui de l’Enfant Divin ou du « cadeau de Noël », un acte symbolique […] dont l’enfant est toujours l’héritier. »

Présents de Noël en littérature de jeunesse contemporaine,sous la dir. De D. Henky et R. Hurley, Montréal : Novalis, 2010.

Avec des albums qui traitent du solstice d’hiver en s’appuyant sur l’imaginaire de la neige, les auteurs participent à cette proposition quand ils communiquent l’essentiel de Noël sans en parler du tout. Les symboles du renouveau et du sacré, présents dans le Noël religieux, sont ainsi relayés par des histoires laïques de nuit d’hiver dont les constructions en boucles racontent l’empathie et le don. La proximité des valeurs par tous ces récits rappellent peut-être aussi que les fêtes chrétiennes se sont construites sur le calendrier des rituels païens pré-existants et que le faisceau des symboles, englouti aujourd’hui sous l’approche commerciale de Noël, a un sens qui peut communiquer l’essentiel de cet imaginaire collectif, mais différemment.

Grâce à plusieurs motifs qui déclenchent l’émerveillement à partir de l’imaginaire de la neige, ces albums élaborent une référence à un hiver rêvé, rural et nordique, qui se présente comme universel grâce aux fictions. Je choisis quelques titres pour des lecteurs d’âge différents, exemples plus ou moins anciens, pour préciser ce que je veux dire. Trois des albums ci-dessous renvoient explicitement aux hivers blancs et aux longues nuits du grand Nord mais la référence reste bien moins géographique, même si Guilloppé crée une carte imaginaire pour les deux pays et leur frontière dans ses pages de garde, qu’imaginaire ou mythique.

Lutin veille, Astrid Lindgren, Kitty Crowther, L’école des loisirs, 2012.
Nuit polaire de Delphine Chedru, Sarbacane, 2019
L’imagier de l’hiver de Anne Bertier, Memo, 2020.
La frontière de Antoine Guilloppé, Gautier-Languereau, 2020.

On ne sait qui est lumineux de la chose neigeuse ou de l’esprit qui la rêve. Lumière de nuit de solstice !

« La psychanalyse de la neige » dans Champs de l’imaginaire, G. Durand (textes réunis par Danièle Chauvin),  UGA édition, 1996.

Dans La Psychanalyse de la neige, Gilbert Durand apporte un complément à la poétique des éléments de Bachelard pour cet élément intermédiaire qui se matérialise entre air et eau et qu’il considère en tant que montagnard comme « l’éternelle présence d’une matière ». Il s’intéresse à l’expression artistique de la neige et répertorie un ensemble de formes et de symboles portés par cet élément qui « défait », constituant souvent « un absolu de vide et de silence » qui prépare le « renouveau » dans les poèmes et les récits. Le manteau neigeux métamorphose les paysages et déréalise l’environnement familier, sur le plan visuel et sonore, enclenchant un ensemble de motifs associés qui s’avèrent puissants pour l’imaginaire poétique. De nombreux éléments relevés par Gilbert Durand se retrouvent dans le texte et les images des albums de littérature de jeunesse qui associent la neige à la nuit, confirmant que ces motifs associés ouvrent des espaces de rêverie. Quelques critères…

Nuit polaire de Delphine Chedru

Les récits visuels dans ces lieux enneigés donnent l’occasion d’un travail graphique avec le blanc et, grâce à cela, le jeu des couleurs s’amplifie. Les paysages dans les pages sont construits par la représentation de la neige, qu’elle s’impose par la force des contrastes avec d’autres couleurs en aplats, dans L’imagier de l’hiver ou La frontière, ou que sa luminosité soit évoquée comme c’est le cas avec les bleus dans Nuit polaire. Dans Lutin veille, Kitty Crowther choisit de teinter le bleu profond de la nuit d’une phosphorescence verte qui auréole la lune ou nuance les ombres sur le sol enneigé. Ces verts qui renforcent l’étrangeté de la présence nocturne du lutin (voir la couverture plus haut) semblent prolonger ce que Gilbert Durand relève du côté des visions poétiques de Rimbaud « J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies » (Bateau ivre).

A gauche double page de Anne Bertier dans L’imagier de l’hiver (Memo 2020) et à droite, page de Antoine Guilloppé pour La frontière, (Gautier-Languereau, 2020). photo personnelle.

D’un autre côté, les artistes qui mettent en image ces récits accentuent la force des motifs en jouant avec les contrastes quand les personnages passent de l’intérieur chaud des maisons à la froide nuit extérieure. Et les portes et fenêtres ont un rôle essentiel dans la construction des illustrations, pour accompagner la circulation du regard et annoncer les déplacements, quand l’image montre les maisons du dehors ou laisse apparaitre l’extérieur enneigé par les ouvertures. Même l’imagier de Anne Bertier est créé avec des allers et retours entre les activités évoquées par l’enfant narrateur à l’extérieur et à l’intérieur de la maison.

De plus, la neige se voit également associée à un ensemble de schèmes lumineux et cosmiques : la lune et l’étoile dont la forme, souligne G. Durand, est rappelée étrangement par le flocon : « L’image symbolique de la neige, c’est l’étoile ». En fait, la neige et son pendant, le ciel étoilé, sont communs à l’iconographie de tous les livres thématiques de fin décembre mais la manière de communiquer les symboles en modifie véritablement l’impact comme le montrent les exemples choisis qui tissent les associations entre texte et images. Au début de l’album Lutin veille :« Les étoiles étincellent dans le ciel cette nuit, la neige luit de blancheur, le temps est dur et froid. »

« Elles brillent, elles scintillent, les grandes guirlandes de lumière. » (L’imagier de l’hiver, A. Bertier, Memo, 2020)

Et il est remarquable que les images de chute de neige créent un effet visuel analogue aux ciels étoilés : lumière et neige sont ainsi confondues. Ces éléments iconographiques sont communs à tous les albums de Noël, à commencer par la référence aux décorations du sapin qui reconstruisent artificiellement les scintillements naturels des nuits d’hiver enneigées. La lumière, lampe ou astre, est mobilisée dans les albums comme repère dans la nuit, adoptant aussi aussi un rôle de guide pour le personnage et rappelant dans cette fonction symbolique l’étoile du berger du récit biblique. Dans La frontière, la découverte d’une lumière dans les lointains va rompre l’isolement des protagonistes et déclencher les étapes du quête de l’autre. Dans Nuit polaire, Aku sort dans la nuit, pour suivre une lueur, petite lumière qui le conduit dans les bois, s’échappe et réapparait jusqu’à le raccompagner chez lui. L’illustratrice opte pour des oranges soutenus, complémentaires du bleu, pour appeler le regard vers les arrières-plans et évoquer en même temps la chaleur de la maison. Et le lutin d’Astrid Lindgren, inspiré du Tomten nordique, est représenté par Kitty Crowther une lampe à la main : cette lumière chaude qui l’accompagne dans sa déambulation crée un dialogue visuel avec le cercle lunaire, apportant une auréole rassurante à sa présence dans de nombreuses pages.

« Lorsqu’il neige, il ne fait jamais nuit »

G. Durand, « La psychanalyse de la neige »

Si la neige est liée logiquement au froid et au blanc, Gilbert Durand rappelle qu’elle est associée également au silence et à la solitude. C’est ce que les albums sélectionnés confirment. « De la neige ! Partout ! Un silence ! du froid ! C’est l’hiver » ouvre l’imagier pour petits de Anne Bertier. Dans le récit d’Astrid Lindgren, le lutin veille sur la ferme et ses animaux pendant la longue nuit d’hiver et « les hommes ne le voient jamais », les illustrations de K. Crowther le montrent à plusieurs reprises seul sous la lune ou traversant la campagne enneigée et il chuchote d’« une petite langue silencieuse » à l’oreille des habitants endormis. C’est seul également que le petit Aku, quitte la maison pour parcourir la forêt de nuit et « ses pas crissaient dans le silence bleuté » dans le texte de Delphine Chedru. Et enfin l’album d’Antoine Guilloppé met en scène deux ours solitaires, Jörg et Selma, gardiens de leur frontière, de part et d’autre du détroit d’Ah-Yong. La scénographie des pages et la construction narrative avec la succession des deux points de vue, accentuent l’isolement de chaque protagoniste, avec une symétrie des solitudes jusqu’à leur rencontre finale. Le texte soigné de l’auteur, pour une narration externe mais en focalisation interne, fait entendre les pensées de chacun : en début d’album Jörg voit sa solitude perturbée  » Comment est-ce possible ? Il n’y a personne à des kilomètres à la ronde ! » et du côté de Selma en deuxième partie d’album : « Il n’y a personne dans ce désert glacé » pense Selma. Il faut tout de même souligner la construction des récits, répétitive avec des boucles narratives, la circularité pour Nuit polaire et Lutin veille avec des formes traditionnelles formulaires, et les symétries pour La frontière ou L’imagier de l’hiver.

Lutin veille, A. Lindgren, K. Crowther, Pastel, L’école des loisirs, 2012.

Pour revenir sur le postulat de départ, qui interrogeait la référence au don symbolique, il faut noter que les motifs réunis autour de la neige entrent en cohérence avec ce que ces albums racontent ; tous parlent d’empathie, de lien et de cadeaux pour un réconfort apporté au cœur de la nuit d’hiver. La tournée nocturne du Lutin vise à rassurer les habitants de la ferme par une petite chanson dont les couplets s’égrainent de page en page, témoignant qu’il « a vu les hivers venir et s’en aller », rappelant le retour cyclique des saisons nourricières, tout en échangeant avec eux chaleur, œuf, graines, paille ou lait… Selma et Jörg dans La frontière échangent eux aussi avant de se retrouver et de « se tenir la main pour se réchauffer » : d’abord des signaux lumineux, puis des cadeaux à distance, déposant des saumons, des petits mots, du biscuit ou du chocolat à destination de l’autre. Et Aku de Nuit polaire rencontre sur son chemin dans les bois une ribambelle d’animaux qui l’ont suivi en randonnée jusqu’à sa maison où « ils entrèrent se mettre au chaud./ Et sous la douce lumière, les nouveaux amis se serrèrent les uns contre les autres« , recomposant une image de crèche autour de l’enfant dans les bras de l’ours. Comme dans de multiples autres albums, au final, ce sont les valeurs du don portées par les noëls anciens, qui sont nichées dans ces histoires de nuit et de neige : le réconfort naissant autant de la lumière dans la nuit que de la présence des autres.

De nombreux albums d’hiver pourraient être ajoutés, comme exemples, à ces quelques remarques. Finalement, au delà des repères mis en évidence, il est essentiel de rappeler que l’approche thématique des livres de jeunesse limite souvent l’intérêt des lectures mais qu’elle peut cacher une grande richesse symbolique et poétique qui mériterait d’être révélée et travaillée dans les médiations pour sa dimension essentielle.

C. Plu

2 commentaires sur « Neige et réconfort au moment du solstice d’hiver : des histoires de Noël sans Noël »

  1. Merci pour cet article qui m’accompagnera dans mes médiations littéraires futures auprès de jeunes élèves de petite section pour la période de Noël et c’est avec beaucoup d’intérêt que je consulte votre nouveau site, Bénédicte Charlier

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