Images de graveuses pour les livres

Deux expositions à Paris permettent d’admirer de superbes estampes originales réalisées par deux auteures-illustratrices pour les livres d’images adressées à la jeunesse. Dans deux lieux parisiens, opposés par leurs dimensions et leurs activités, une librairie du 18ème arrondissement et la Bibliothèque François Mitterrand, il est possible d’apprécier en ce moment une partie de la création de deux artistes dont le point commun est le choix technique de la xylogravure. La matière apporté par l’impression à parti de bois, grâce à la maitrise des artistes, apporte un grain aux couleurs qu’elles choisissent avec soin pour des univers qui réjouissent l’œil aux côtés de textes, qui sont parfois eux-aussi de leur création.

photo personnelle : Julia Chausson, Les trois petits cochons, A pas de loup, 2021 et Julia Chausson, Mon petit lapin, Rue du monde, 2021

Une série d’estampes de Julia Chausson est visible de la librairie « L’humeur vagabonde » à Paris. Présentés au milieu des rayons, les originaux permettent de découvrir les images de son dernier album Les trois petits cochons paru chez l’éditeur À pas de loup. Il s’agit d’une réécriture du conte (conte type n°124) à partir de quatre variantes orales dont les sources sont mentionnées par l’auteure en page de garde . À partir de ce texte, rythmé et dialogué, dont la typographie met en valeur des caractéristiques orales à chaque page, le récit en images joue, comme l’illustratrice en a l’habitude, sur la sobriété des formes et un jeu de couleurs audacieux. Si les silhouettes des cochons et du loup sont archétypales, les compositions de la forêt et des diverses maisons du conte surprennent par leur composition et leurs motifs.

photo perso : deux doubles pages de l’album Mon petit lapin, Rue du monde, 2021.

L’auteure de la petite collection « Les petits chaussons » éditée par Rue du monde, a déjà habitué les jeunes lecteurs à son jeu d’images et de pages pour accompagner les comptines et chansons traditionnelles. Parmi les titres de sa bibliographie, cette douzaine de petits cartonnés ont déjà révélé l’efficacité du savoir-faire de Julia Chausson. Comme son site peut en témoigner cette auteure d’album prolonge ses livres avec des médiations et des ateliers sur la gravure. Avec de futurs professeurs des écoles, nous avions pu profiter de sa venue pour une initiation, il y a quelques années.

Photo personnelle, vue des originaux exposés extraits de l’album Le carnaval des animaux sud-américains, Carl Norac, May Angeli, Eliot Janicot, Didier jeunesse, 2021 ( exposition May Angeli les couleurs de l’enfance, 25/11/21)

Et dans la galerie des donateurs, la BNF François Mitterrand expose une sélection d’originaux et d’archives parmi les 900 documents donnés à l’Institution par May Angeli. L’exposition May Angeli les couleurs de l’enfance réunit une sélection d’estampes originales, des archives dont plusieurs carnets, et des livres illustrés par l’artiste. Comme le titre de l’exposition l’annonce, le parcours d’exposition est un régal de couleurs lumineuses, valorisées par les superpositions et les transparences dont l’illustratrice joue sur le papier, car une des caractéristiques des œuvres gravées de l’artiste-graveuse réside dans son art de la couleur et de la composition.

Dis moi, édition du Sorbier, 1999

Dans l’article du Dictionnaire du livre de jeunesse, Janine Kotwika, qui consacre aussi plusieurs contenus à May Angeli sur son site, établit des liens avec les maitres de l’estampe japonaise : « D’une adresse singulière dans le coup de gouge, à la fois précis et énergique, elle est virtuose dans l’usage de la couleur, jouant harmoniquement des superpositions d’encres et optimisant, dans ses compositions, les aspérités et veines du bois de fil. L’influence est évidente des Ukiyoé et en particulier de ceux d’Hokusai, dont elle a parodié quelques estampes dans les Kipling, et les célèbres vues du Mont Fuji avec les Boukornine de Dis moi, variations de lumière à la Monet sur un lieu aimé, qui raconte de façon très originale la création de Carthage. » (page 32, éditions du Cercle de la librairie, 2013). Ce magistral savoir-faire avec les couleurs s’est révélé avec d’autres techniques, notamment avec les encres dans les livres parus chez Syros (voir par exemple, Drôle d’oiseau, 1992).

Quelques autres albums à partir de gravures : Le lion et les buffles (Seuil 2014) ; Voisins de palmier (Thierry Magnier, 2004) ; L’école est fermée, vive la révolution ! (La joie de lire, 2015) et pour les éditions des éléphants : Caruso (2018) ; L’ours et le canard (2019) et Cache-cache (2017).

Son impressionnante bibliographie pour les éditions de la Farandole, le Père Castor, les éditions du Sorbier et plus récemment chez Thierry Magnier, La joie de lire, Seuil jeunesse ou les éditions des éléphants révèle d’une part la diversité de ses techniques mais également l’évolution de son travail avec l’écriture de textes pour des albums engagés sur des valeurs humanistes.

Des oiseaux, Buffon, May Angeli, éditons Thierry Magnier, 2012

En 2019, l’illustratrice avait rencontré des étudiants du master où j’enseignais, et nous avions eu la chance de l’entendre, notamment sur la réalisation de la xylogravure, qu’elle privilégie depuis les années quatre-vingt-dix, et sur les étapes préparatoires – écriture et illustration- de plusieurs de ses albums. La sélection et la scénographie de la salle d’exposition de la Grande Bibliothèque rendent un bel hommage à son parcours depuis les années soixante et aux qualités des images créées pour ses livres. Pour son album Les oiseaux, elle a reçu le Grand prix de l’Illustration à Moulins en 2013.

La technique de la gravure sur bois apporte aux illustrations une grande force graphique : les artistes créent leurs images en intégrant le blanc de la page grâce au jeu de composition avec la réserve qui souligne les formes. Les livres lumineux de May Angeli et de Julia Chausson montrent également que ce savoir faire sait jouer aussi avec l’éclat des couleurs.

C. Plu


Plusieurs autres créateurs de livres de jeunesse sont renommés pour leurs illustrations à partir de gravure : Joëlle Jolivet et Benoit Jacques, chacun avec des univers graphiques et littéraires différents, privilégient des images qui font la part belle au noir avec une virtuosité et une inventivité multi-récompensées. Il y aura aussi beaucoup à dire sur leurs livres et sur leur art de la composition donc le sujet sera poursuivi… plus tard.

Et en ce moment, jusqu’au 12 décembre 2021, la Biennale de la gravure de Sarcelles (Val d’Oise) peut régaler les amateurs de gravures avec son exposition de centaines d’œuvres d’artistes.


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