En ce mois de juin, la commémoration de la disparition de la romancière française George Sand (Aurore Dupin) il y a 150 ans, donne l’occasion aux médias et institutions culturelles de parler de ses romans et de sa vie de femme de lettres, remarquable en tous points pour le dix-neuvième siècle. Dans ce blog, il semble juste de rappeler que l’illustrateur Georges Lemoine a réalisé deux ouvrages qui témoignent de son intérêt pour cette célèbre femme de lettres, amoureuse du Berry comme lui. L’artiste de 91 ans qui vit à Gargilesse depuis de nombreuses années, a d’abord créé un ensemble d’images en 1997 pour illustrer Contes et légendes du Berry dans la célèbre collection éponyme de Nathan jeunesse. Puis, en 2006, il a conçu un projet personnel avec Le village en question, promenades avec George Sand sous forme de carnet, textes et dessins, paru aux éditions la Martinière.

Le recueil Contes et légendes du Berry ne réunit pas de textes de la romancière mais Danielle Bassez, auteure (et adaptatrice) des treize récits, la mentionne comme source de « premier rang » dans la postface. En effet, la figure de George Sand est associée aux légendes du Berry parce qu’elle a écrit plusieurs récits de ses « romans champêtres » : François le Champi (1848) ou La petite Fadette (1848) qui ont acquis très vite le statut de classiques, se situent dans les campagnes berrichonnes. En 1858, l’écrivaine consacre un ouvrage aux récits populaires du Berry dans Légendes rustiques. Les différents textes qu’elle a consacré à sa région de cœur en ont fait connaitre la féerie rurale et les coutumes obscures. L’importance de cette figure littéraire en arrière-plan de ce recueil pour la jeunesse justifie que George Lemoine la représente dans le livre, réinterprétant son portrait peint par Auguste Charpentier, en y associant une plume imbibée d’encre.

Pour les treize récits que Danielle Bassez écrit à partir de sources du patrimoine berrichon, Georges Lemoine opte pour une série d’illustrations majoritairement à l’encre noire et aux forts contrastes, contrairement aux techniques plus légères qu’il choisissait en général pour les collections de poche en noir et blanc. Ainsi, il retrouve les effets de contrastes qu’il travaillait avec virtuosité dans ses linogravures des années 60. Pour cet univers de contes sombres et parfois cruels, Georges Lemoine emploie aussi le blanc, laissé à la page ou repris à la gouache, en jouant sur les contrastes pour des effets de clair-obscur qui dramatisent les scènes.

Les contes communiquent l’imaginaire nocturne des légendes du Berry grâce à ce traitement graphique et aux silhouettes sombres ou grimaçantes des personnages. Cela entre particulièrement efficacement en cohérence avec la tonalité des récits dans lesquels Danielle Bassez communique le bestiaire magique et la sorcellerie de ce qu’elle appelle « le pays obscur ».
Georges Lemoine, comme tout illustrateur, opte pour le système de représentation qui lui permet de restituer au mieux sa réception du texte. Ce qui le distingue probablement tient dans le fait que le destinataire enfantin intervient peu dans son approche, si ce n’est, peut-être avec les plus jeunes, pour lesquels la part de l’implicite est moins importante. Démontrant qu’il ne sous-estime jamais ces lecteurs, il s’explique :
« […] c’est vrai, j’illustre des livres pour les petits et pour les grands, c’est la même chose… pour les images en tout cas … non pas tout à fait, les petits, les enfants, ont cette capacité d’émerveillement que beaucoup de grands ont perdu, ils se moquent de la logique, du haut du bas, du vrai, du faux… » (Texte de postface)

Seules l’exigence d’intelligibilité des images et les normes éditoriales des livres, définissent les limites du style de ses compositions, et l’illustrateur joue avec différents niveaux de sens, mobilisant des références diverses comme les figures étranges de la statuaire des églises romanes berrichonnes.
En cela la couverture du volume est très représentative des choix d’illustration parce que les silhouettes noires se découpent sur un vert soutenu, « couleur dangereuse » comme le rappelle Michel Pastoureau qui la relie au bestiaire de Satan et aux contes de fées ( cf. Vert, histoire d’une couleur, Seuil, 2013). Sur cette couverture, se découpe la figure de la pleine lune qui semble s’inquiéter de la déambulation du « Meneux de loups ». Cette pleine lune aux expressions humaines se voit reprise dans les illustrations de plusieurs contes comme un système symbolique unifiant l’ensemble du recueil.

En concevant une illustration pour le premier conte, « La chouette sagesse », Lemoine dédouble les symboles du féminin quand il attribue le même visage à la lune et à la chouette, reliant le pouvoir de l’astre protecteur à la déesse transformée en oiseau de nuit :
« Il me donna naissance, à moi, Chouette sagesse et m’abrita dans un berceau d’ombre (…) Je suis la vigilante, Celle qui veille lorsque tout dort.»
Ce motif double de lune-chouette, condense l’onirisme nocturne et amplifie la dimension surréelle du récit.
Sans trop approfondir, plusieurs caractéristiques méritent d’être soulignées pour ce cahier d’illustrations qui s’avère très original.

En effet, l’illustrateur s’adapte aux contraintes de la collection tout en laissant libre-cours à l’invention d’une rythmique : « Ainsi, à partir de contraintes induisant a priori une mise en pages classique, alternant une page de texte et une page d’image, l’illustration pour les Contes et légendes du Berry est bâtie avec des compositions rectangulaires verticales qui se répondent, de pages illustrées en vignettes de marge. Le terme de scansion semble particulièrement approprié pour qualifier l’effet produit par ces cadrages verticaux assez étroits, qui donnent à l’ensemble du livre une élégance originale, accentuée par les oppositions du noir et blanc. » (Extrait Georges Lemoine illustrateur, Thèse 2005, Rennes 2).

Dernier point remarquable, plusieurs illustrations de ce recueil intègrent l’écriture de l’illustrateur qui apparait en arrière-plan, comme un écho du lien entre le texte et le dessin. Rappelant le verbe à l’origine de l’image, cette dernière s’enrichit de l’esthétique des lignes manuscrites. Créant un effet de palimpseste, l’écrit sert de fond, comme une surface portant l’illustration, les deux faisant image. Cette pratique d’illustrateur qui intègre l’écriture manuscrite aux images semble hériter d’une « Conception médiévale du manuscrit, juxtaposition du texte principal de gloses et de notes » (Massin, La mise en pages, p.83)
La place de l’écriture dans le travail d’illustration de Lemoine est liée non seulement à l’héritage d’une culture de l’imprimé dont il est totalement imprégné, mais aussi à une singularité de graphiste contemporain qui envisage sa création comme unifiant l’ensemble du livre. Non seulement il a repris à son compte l’affirmation de Massin « L’écriture est un dessin [graphie manuelle] composée comme une image » mais il en expérimente de nombreuses variations dans ses projets. Le second livre qui nous intéresse ici en est un des exemples remarquables avec les écritures mêlées de l’auteur avec des archives et ses dessins pour un montage typographique et graphique à l’esthétisme raffiné.

En marge de son corpus de livres édités pour la jeunesse, Georges Lemoine a créé des carnets de voyage -ou promenade- dans lesquels textes et images restituent un itinéraire personnel, artistique et sensible, dans des lieux choisis. Le carnet Le village en question, Promenades avec George Sand, paru en 2006 aux éditions de la Martinière, succède ainsi à une série de publications débutée en 1991, dont plusieurs entrent dans la catégorie « Beaux livres » de l’édition. Pour ce voyage en Berry, l’e livre ‘ouvrage se fait objet en conservant l’apparence du carnet toilé oblong que l’illustrateur a souvent privilégié pour travailler ses projets artistiques pendant quarante ans.

En 2005, Georges Lemoine y suit les traces de George Sand en reprenant l’itinéraire qu’elle faisait en calèche entre sa demeure de Nohant et Gargilesse où elle possédait une petite maison également. Ce petit village en bord de Creuse, élu par la romancière, serait celui dont il est question dans une citation en exergue, et c’est là aussi que vit l’illustrateur. C’est pourquoi il choisit de consacrer de nombreuses pages à Gargilesse et aux heures passées dans la maison de village qu’y possédait Sand avant de se rendre à Nohant où le carnet se referme. Ainsi les « Promenades avec George Sand » du titre répondent aux « Promenades autour d’un village » écrit par George Sand (publié en 1857) dont les extraits choisis par l’illustrateur comme fil conducteur sont l’objet de commentaires, par l’image ou l’écriture manuscrite. Le parcours de Lemoine s’ouvre sur une carte dessinée de la route que prenait George Sand entre ses deux maisons, ses deux villages, puis le déroulement des pages révèle des dessins légers, tracés délicatement de la pointe d’une plume, ou de la mine, légèrement colorés parfois au crayon de couleurs pour évoquer les paysages de Gargilesse, le château et l’église et d’autres villages d’étape…

Tout ce qui apparait au cours de l’itinéraire de l’illustrateur sur les pas de Sand participe à la « magie » de la quête. Par le dessin d’une fresque romane de l’église, d’une sculpture sur un chapiteau, la reprise d’une carte postale ancienne, l’illustrateur relie ses contemplations aux lieux choisis par la romancière à plus de cent cinquante ans d’écart. Les textes prennent des formes diverses, texte typographié, document inséré ou lignes manuscrites dont celles écrites par George Lemoine qui commente les écrits de George Sand et témoigne de ses réflexions en chemin.
Comme il s’agit de partager une mémoire sensible et subjective autour de ces lieux aimés par Sand, plusieurs objets exposés dans son musée de Gargilesse ont été choisis pour se joindre à la promenade : parmi eux une lettre, un soulier brodé, le portrait du Père Moreau qui était leur guide…. De plus, quelques dessins de Maurice Sand, illustrateur et entomologiste, qui chassait et représentait insectes et papillons, un jeu de cartes détourné ou une pièce de théâtre évoquent les occupations joyeuses et artistiques de la romancière avec son fils et ses amis au cours de ces villégiatures.

La singularité de ce carnet-itinéraire vient de la forme personnelle de la quête de Georges Lemoine : s’immergeant dans les lieux élus qu’il partage avec George Sand, il construit une rencontre qui dépasse la frontière du temps passé et témoigne non seulement d’une grande admiration mais d’une affinité partagée avec la romancière pour l’harmonie entre sa création et sa vie.

Sources du moment sur George Sand :
- un podcast sur France Culture (du 13 au 16 juin 2026) https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-george-sand:
- les ressources en ligne de Gallica(BNF) https://gallica.bnf.fr/conseils/content/george-sand
- Une exposition au château de Gargilesse https://www.berryprovince.com/agenda/exposition-george-sand-lame-des-paysage-gargilesse-nohant-et-autres-lieux/