Delphine Grenier : une perturbante douceur

Un premier texte sur le blog pour un lien entre actualité et site qui s’intéressent à des livres pour la jeunesse, parfois anciens.

Ma visite à la galerie « L’art à la page » ces derniers jours m’a permis de découvrir une sélection d’œuvres de Delphine Grenier, artiste plasticienne dont je connaissais jusqu’à ce jour uniquement le travail d’illustratrice et d’auteure pour Didier Jeunesse.  Les expositions de cette galerie, dédiée à l’art dans les livres, permettent d’apprécier des originaux d’artistes-illustrateurs et d’autres travaux réalisés hors de l’édition, comme c’est le cas cette fois.

La présentation par Marie-Thérèse Devèze de céramiques, livres d’artiste, dessins et gravures, travaillés en séries, m’ont permis de découvrir un univers artistique puissant et très sensible qui, tout en étant très distinct, s’avère véritablement cohérent avec ce que de Delphine Grenier propose comme illustrations pour les albums. Une authentique et singulière création artistique. Techniques mêlées, silhouettes gracieuses, féminines ou animales, représentations qui interrogent l’identité, l’altérité et les dédoublements, plusieurs correspondances apparaissent entre les œuvres personnelles exposées et son illustration.

Côté littérature de jeunesse, ses trois derniers albums comme auteure-illustratrice, Déjà en 2016, Un arbre merveilleux en 2020 et Avec toi en 2021, s’adressent aux petits : avec des constructions répétitives simples, ils mettent en scène des animaux représentés par des dessins au trait léger. La plus évidente différence graphique entre les livres et son travail actuel d’atelier vient de l’utilisation importante de la couleur, parfois en monochrome, car dans ses œuvres exposées, l’artiste laisse une part importante au blanc des fonds, papiers et céramique, mais la proximité thématique et le dessin naturaliste les relient clairement à ces albums. Les silhouettes de l’exposition s’organisent en plusieurs univers, avec des animaux nombreux, des humains et leurs doubles, mais il semble toujours être question de fragilité et d’identité.  À partir de ces repères, je prolonge un peu mon association d’idées vers un album plus ancien, non réédité, qui m’avait fait connaitre l’illustration de Delphine Grenier.

À Nantes, il y a un certain nombre d’années, dans le cadre de journées sur la littérature nordique, nous intervenions autour des œuvres du conteur danois, Hans-Christian Andersen. En effet, l’illustratrice avait mis en images Le Vilain Petit Canard, paru en album chez Didier Jeunesse en 2005, et elle exposait des originaux que j’avais alors découverts.

Le Vilain Petit Canard, H-C. Andersen, D. grenier, Didier jeunesse, 2005.

Son interprétation du conte dans cet album m’avait frappée pour plusieurs raisons : l’emploi de techniques mixtes, intégrant le collage de papiers imprimés pour le caneton ainsi isolé dans l’image, et plusieurs autres choix manifestent une lecture personnelle très intéressante. Dans l’album, les planches jouent sur les changements de point de vue pour communiquer l’empathie émotionnelle avec le malheureux héros, l’évocation des saisons traversées s’appuie sur une variation des couleurs qui joue entre la chaleur des orangés et celle les blancs bleutés, et la texture de l’image est vibrante et délicate. Peu avant la fin de l’album, une double page illustrée m’arrête tout particulièrement. Cette image accompagne un passage important du conte avec un minimalisme audacieux. Dans le texte d’Andersen, un soir de début d’hiver, le Vilain Petit canard est « étrangement affecté » par la beauté des cygnes qu’il vient de découvrir, émerveillé par leur blancheur et leurs voix. Puis, désespéré par leur envol au loin et par la laideur de son propre cri, il plonge « jusqu’au fond » de l’eau glacée.

Illustration de D. Grenier pour la 12è double page, Le Vilain Petit Canard, Didier jeunesse, 2005

L’illustratrice propose, face au texte et emplissant la totalité de la belle page, un tourbillon bleu très clair au milieu duquel est posée une petite plume, presque un duvet. Delphine Grenier choisit donc d’arrêter le regard du lecteur sur une absence : la plume blanche au centre de l’illustration est-elle la seule trace restant après l’envol des cygnes aimés ? Ou est-ce la symbolisation du héros disparu au fond de l’eau ?  Quoi qu’il en soit, il s’agit de solitude et de fragilité ; comment ne pas être sensible à ce signe léger renvoyant au  grand désespoir exprimé dans le texte ? L’image opère un double mouvement avec une économie de moyens qui protège sans doute le jeune lecteur de la dureté de ce passage. En fait l’image est paradoxale : douce mais potentiellement très dure. Car l’illustration laisse aux mots du conteur leur charge émotionnelle, elle ne montre presque rien, mais la disparition du canard renvoie aussi à la violence de sa situation quand le texte le dit refaisant surface « hors de lui ». Et en tournant la page, l’image peut continuer à faire sens car durant tout l’hiver, le Vilain Petit Canard doit survivre au gel de l’eau et à d’autres dangers. Le blanc bleuté se retrouve plus loin, après sa métamorphose du printemps à l’avant-dernière page, avec une illustration où il se reflète dans l’eau, comme embrassant du bec son image qui occupe le centre de la planche : après la dissolution, l’apparition. Et, cette présence dédoublée apporte ainsi une force singulière à la fin heureuse du conte, dans cet album.

deux doubles pages qui dialoguent, Le Vilain Petit canard, Andersen, D. Grenier, Didier jeunesse, 2005.

Face à l’exposition du travail présent de Delphine Grenier, cette illustration créée pour Andersen m’est revenue en mémoire comme une première rencontre avec la blanche et perturbante douceur de son travail créatif. C. Plu

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